Il m’arrive régulièrement de parler dans cette rubrique de la lente mais inéluctable dégradation de la profession d’auteur de bande dessinée. La planification de la mise en pièce des conditions de travail s’accélère avec la crise qui n’arrange pas les choses. De plus en plus d’éditeurs invitent leurs auteurs à renégocier les conditions de leurs contrats. Acquis est devenu un gros mot, tout comme droits d’auteur, au premier album vendu. Désormais, tout auteur devra rembourser le prix de ses pages avant de toucher le premier centime de droits d’auteur, ce qui pour beaucoup se résume à jamais. Les éditeurs vont enfin arriver à réaliser un vieux rêve, faire accepter par leurs auteurs les contrats jusqu’alors destinés aux romanciers ou aux auteurs d’essais, oubliant qu’un album de bande dessinée digne de ce nom demande une année de labeur à condition de passer dix heures par jour sur sa planche à dessin. Rares sont les romanciers qui vivent de leur plume, exerçant une profession pour beaucoup fort lucrative qui leur permet de vivre confortablement. Ce qui n’est pas possible pour un dessinateur dont le quotidien devient de plus en plus difficile. 

Les résultats de cette politique se font déjà sentir. Les éditeurs proposent de moins en moins d’albums classiques à leurs lecteurs. Seules les grosses séries subsistent, leurs auteurs résistant à leurs employeurs [pour combien de temps] en refusant ces nouvelles conditions de travail qu’ils n’osent pas [encore?] leur proposer. Les romans graphiques et autres œuvrettes issues des blogs fleurissent désormais dans les catalogues, réalisés en quelques mois, permettant à leurs auteurs de vivoter en multipliant les contrats. À quelques exceptions près, ces mercenaires de la BD ne savent pas ce qu’est un droit d’auteur, la vente de leurs albums arrivant à peine à couvrir le maigre forfait réglé à la signature du contrat. C’est ainsi que le nombre d’ouvrages publiés implose, conséquence de cette course en avant, à la fois de la part des auteurs qui n’ont que cette solution pour survivre, et des éditeurs qui doivent publier à tout va pour financer les projets futurs. 

Par contre, augmenter le prix des albums n’est plus un gros mot pour les éditeurs qui depuis quelques mois y vont à la louche. Stable depuis une dizaine d’années, autour de dix euros pour les albums classiques, douze pour le grand format, le prix de vente des albums explose, près de douze euros pour les premiers, quatorze pour les seconds. Plus de dix pour cent sur une année ! De quoi effrayer plus d’un lecteur dont le pouvoir d’achat stagne. Appauvrissement de la condition de vie des auteurs, forte hausse du prix de vente des albums décidée par les éditeurs qui veulent conserver leurs marges bénéficiaires, pas de quoi sabrer le champagne ! Premiers signes peu réjouissants d’une folle course en avant qui sans une rapide correction conduira dans le mur éditeurs... et auteurs. 

 Henri Filippini

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